Quatre Vignettes
La Révolution tranquille n’est pas un événement, mais un avènement. Pour les francophones du Québec, elle représente un tournant. À la fois rupture et recommencement. Fini la Grande noirceur, bienvenue la modernité. Fini les tutelles, bonjour le réveil.
Avec les années 1960, le Québec cesse d’être une Belle province que l’on peut acheter ou mettre à genoux à sa guise. Sortant du lit historique dans lequel on l’avait couchée, une nation se lève et entreprend de reconquérir sa place, debout parmi les autres.
Le premier est celui de la Conquête de 1759, grand moment de retournement collectif d’une société qui, sur son erre d’aller déjà, est stoppée dans son parcours national et mise en bouteille. Le deuxième événement est celui de la Révolution tranquille, grand moment de redressement collectif, sorte de transformation durant laquelle le Québec, rompant avec ses silences accumulés, entreprend de redevenir maître chez lui et de sortir de sa réserve.
Intéressant de voir à quel point deux faits, pourtant séparés par 200 ans, sont représentés l’un comme l’envers de l’autre. D’abord la défaite aux mains des Britanniques, point de départ de deux siècles de survivance. Puis la victoire, moins contre les «Anglais» que sur Soi-même, empêtré dans un manque d’affirmation ayant pour cause — tout de même! — la domination de l’Autre.
À son arrivée à la tête du PLQ, en 1998, Jean Charest jongle avec l’idée de revenir sur certains acquis de la Révolution tranquille, qui selon lui sont devenus des freins au changement. Dans les discours de cette époque, il laisse entendre qu’il faut rompre avec le modèle de développement issu des années 1960, inadapté aux défis de l’heure. Frappé d’anathème pour ainsi s’attaquer au sacré, Charest ne commettrait plus la même erreur. Pour lui aussi, la Révolution tranquille deviendrait «une prise en charge par les Québécois de leur destinée collective», sorte d’«élan formidable qui les pousse encore aujourd’hui.»
Je me souviens. C’était en janvier 1995, à l’aéroport de Mirabel, dans une navette nous menant de l’aérogare à l’avion. Face à moi, il y avait ce petit homme, colosse du Québec, âgé de 75 ans déjà, mais droit comme un chêne et les yeux remplis de lumière. D’apparence britannique (boursier Rhodes, à Oxford, il avait été), mais résolument pour le Québec (qui ne se rappelle ses positions formulées sur la politique internationale de la province comme prolongement des compétences internes du Québec), il partait pour Paris.
J’observais Paul Gérin-Lajoie depuis quelques minutes, en admiration. Ma vie était si intimement liée à ses ambitions. Juste avant de le quitter, j’eus le courage de l’interpeller pour le remercier. Lui dire combien son action, au milieu des années 1960, à titre de ministre de l’Éducation, avait changé la trajectoire de toute une société. Et la mienne aussi, comme enfant promis à une carrière de manœuvre à la Davie Shipbuilding de Lauzon, P.Q., mais tout à coup promu, grâce aux réformes de l’instruction publique entreprises sous son égide, à un univers bien plus vaste d’aspirations.
Qu’ont en commun ces quatre vignettes? Ils indiquent à quel point la Révolution tranquille, dont on célèbre cette année le cinquantenaire du déclenchement, constitue, dans l’itinéraire de la société québécoise, une borne sans doute distanciable, mais assurément inoubliable. Dans l’imaginaire des Québécois, la Révolution tranquille — une expression inventée à Toronto… — est en effet un moment de passage heureux, délivreur et salutaire, qui démarque un temps d’Avant d’un temps d’Après.
Pourtant, à la fin des années 1950, le Québec n’est pas en déphasage sur son époque non plus que pris dans un passé qui ne veut pas passer. Certes, il y a le patronage et la corruption, la chasse aux communistes et l’antisyndicalisme, les richesses naturelles «données» aux Américains et la régulation publique timorée, l’ampleur de la pauvreté et la sous-scolarisation des masses, l’hypermoralisme petit-bourgeois et la présence des curés. Mais, outre que ces attributs ne soient pas spécifiques à la province, il y a aussi l’arrivée de la télévision et la mise en place d’une liaison aérienne Paris-Montréal, la revitalisation de l’École Polytechnique et la création de la Place des Arts, l’essor des banlieues et la prolifération du bungalow équipé de son carport. Il y a également la construction du boulevard métropolitain et la mise en chantier de Place Ville-Marie, deux icônes de la modernisation québécoise. On oublie à quel point le Québec bouge dans l’après-guerre. Mais les luttes sont vives sur l’orientation à donner au changement.
Si tous veulent entrer de plain-pied dans l’avenir, l’idée du chemin à emprunter diffère selon les uns et les autres. Menés par Duplessis, les conservateurs, au pouvoir à Québec depuis 1944, entendent demeurer fidèles à la tradition sans pour autant se fermer au progrès. «Restons traditionnels et progressifs», tel est leur mantra. Investis d’une ribambelle de jeunes visionnaires, le PLQ, incapable de remporter les élections depuis quinze ans, penche résolument pour le progrès, sans toutefois se dissocier d’une tradition à porter. «Bougeons sans tout casser», tel pourrait être son slogan.
Le décès de Duplessis, en septembre 1959, modifie le rapport de force en faveur du changement. «Désormais», dit Paul Sauvé, successeur du «Chef» à la tête de l’Union nationale, la modernisation du Québec sera prioritaire. Fauché par la mort en pleine ascension, Sauvé ne mènera sa petite révolution que durant quatre mois. C’est pourtant avec l’arrivée de cet homme au pouvoir, le 11 septembre 1959, soit deux cent ans presque jour pour jour après la victoire des Britanniques sur les Plaines d’Abraham — quelle ironie de l’histoire! — que le bousculement s’amorce, qui deviendra basculement.
Sauvé parti, l’Union Nationale est désorganisée, elle qui vient de perdre deux chefs en l’espace de quatre mois. Des élections générales ont lieu le 22 juin 1960. Remportées par le Parti libéral du Québec. Mais par une victoire courte: 51 sièges contre 43 à l’Union nationale, alors sous la direction d’Antonio Barrette, homme au profil bas.






